Cesare Pavese né en 1908, suicidé en 1950.

 

Cette nuit, j’ai fait un rêve étrange.

J’ai rêvé de Cesare Pavese.

Il était comme toujours : grand, mince et solitaire, un peu perdu et tellement lucide derrière son regard  myope.

 

Il se trouvait dans une garderie. Il était assis très à l’écart sur un banc de pierre au-dessous d’un arbre. A côté de lui, ronronnait un gros chat.

La garderie était comme toutes les autres avec beaucoup de vitres pleines de grandes feuilles peintes par les participants.

Il y avait de jolis ballons de toutes les couleurs partout.

Mais c’étaient des adultes qui la fréquentaient. Ils étaient tous joyeux et s’activaient, allant, venant entre divers ateliers : il y avait des ateliers de dessin, d’écriture, de connaissance de soi.

Tout était supervisé par une vieil instituteur, en blouse grise, à l’allure sévère qui les guidait ici et là et qui récoltait l’argent des quatre heures. Il criait parfois parce que, comme les enfants, ils ne savaient jouer qu’en se donnant des coups.

 

Tout à coup, il venait dire aux gens qu’il était fatigué et que la garderie allait être déplacée. En fait, on posait seulement devant l’ancienne porte un rideau de plastique rigide avec des motifs cubistes mais les gens  se croyaient vraiment ailleurs, et arrivait un nouvel instituteur qui en fait n’était qu’un ballon gonflé très coloré.

 

Pavese regardait tout ça et essayait de montrer aux gens le rideau et le ballon mais ils ne voyaient rien.

 

Ensuite, un gros coup de vent passait, emportait le rideau et le ballon s’envolait.

Tout était redevenu exactement comme avant mais les gens ne le voyaient toujours pas et ils allaient inquiets demander à Pavese « Mais qui est l’instituteur maintenant ? Qui est l’instituteur maintenant ? »

 

Et Pavese répondait des mots qui sont parmi les derniers de ceux de son journal intime « Le métier de vivre ».

Il leur disait :

« J’ai tenu mon rôle public - ce que je pouvais faire, je l’ai fait. J’ai travaillé, j’ai donné de la poésie aux hommes, j’ai partagé la peine de beaucoup….Les choses ne s’obtiennent que lorsqu’on ne les désire plus : on obtient seulement ce que l’on demande avec indifférence. (…) Tout cela me dégoûte. »

 

Et puis, il devenait ballon lui-même et s’envolait.

L’ancien  instituteur, tout en haut d’une maison qui était celle de « Psychose », se tenait dans une pièce près d’ un ordinateur d’autrefois, gros comme le Carl de « 2001, Odyssée de l’espace » et il serrait en ricanant une clé rouillée contre lui en regardant errer les gens qui répétaient en chœur : « Mais qui est l’instituteur maintenant ? »

De temps en temps, ceux qui savaient-car il y en a qui avaient toujours su- lui jetaient un regard en biais tout souriant.

Alors, il se reculait . Il ne fallait pas être trahi pour si peu. Quoi que…Il y avait peu de risque. Ils étaient loin, les autres, d’en être là, dans leur désir de savoir.

 

La chorale bêlante ne voulait qu’une chose : être certaine qu’ aujourd’hui on distribuerait les quatre heures et c’est pour ça, qu’anxieux, ils bramaient tous ce « Mais qui est l’ instituteur maintenant » ?

 

Sur le banc, en dessous de l’arbre, le gros chat continuait à ronronner.

 

 

 

 

 

 

PS : Le lecture du « Métier de vivre » de Pavese a été la plus importante de toute ma vie.