LE BANDEAU

 

 

 

Longtemps, je n’ai pu accepter de n’ " être révélée " qu’ainsi, avec un bandeau sur les yeux.

Dans le jargon adéquat, on appelle cela une privation sensorielle.

Imaginez : on vous a ôté la vue et ce sont tous les autres sens qui réagissent à la puissance dix…

L’ouie tout d’abord, chaque bruit devient étrange et est la proie de votre interprétation : un son métallique qui s'égrène et vous pensez à des kilomètres de chaînes, prêts à vous immobiliser…

Les sensations tactiles ensuite : sur mon dos, il fait rouler un instrument à piqueter les pâtisseries, je pense à des milliers d’aiguilles qui transpercent ma peau, je geins, je suis persuadée d’être blessée, sanglante, nouveau Saint Sébastien au féminin…Je panique et mon plaisir se mêle à cette angoisse…

Il promène une allumette sur mon dos : déjà je pense à une lame de rasoir : je me rigidifie, m’immobilise, mon souffle se suspend : si je ne bouge pas, rien ne peut m’arriver…

Un foulard parcourt mon corps, c'est souple, c'est velouté... Je crois donc à un fouet de daim, j’attends sa morsure, je m'y prépare : rien, bien sûr !

Le sifflement d’un martinet, d’un fouet : je vis sa brûlure avant même qu’il ne me touche… Lorsqu’il me percute enfin, c’est presque une caresse, juste une piqûre de moustique pour finir…

Parlons de caresses justement : en temps normal, vous la voyez venir, vous mesurez son amplitude à la courbe de la main qui va la prodiguer, vous avez déjà un avant-goût de cette caresse.

Là, elle vous prend de court, elle est caresse en elle-même, rien que caresse, une sensation brute et absolue, elle en est cent fois plus douce.

Inattendu : la caresse se transforme en pincement, vous ne l’avez pas anticipé, le cœur bat un peu plus fort…

Il me guide à travers une pièce : j’ai à peine parcouru trois mètres mais je nous crois déjà à des lieues de là, il me fait tourner sur moi-même : je me sens en perte de contrôle totale…Que va-t-il m’arriver ?

Comme je l’écrivais hier, c’est cette peur qui est toujours présente, c’est elle qu’il m’appartient de transformer par la magie de la confiance en bain de volupté…

Je m’en remets à toi, je t’appartiens, fais ce que tu veux de moi…De toute façon puisque tu m’aimes, tu ne me feras jamais rien de mal pour moi, rien d’irréversible…Peut-être seulement allumeras-tu une bougie pour répandre quelques perles de cire sur mon dos, comme j’en ai toujours le " désir fantasmé "…

Sauf que quand tu allumes le briquet, moi, je suis persuadée qu’un chalumeau est dans la pièce !

Après, de tout cela, nous rions bien ensemble… Complicité !

Je suis toujours ainsi dans notre " intimité " mais depuis quelques temps, il m’arrive aussi, en public, d’aimer " jouer " les yeux ouverts et même devant des miroirs…

Souvent femme varie…